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Mardi 22 novembre 2011 2 22 /11 /Nov /2011 08:01

 

 

 

 

 

        Faute est de constater que le sport ne tient pas une grande place dans la littérature, la poésie et la peinture. Pourtant depuis la tradition antique (" mens sana in corpore sano ", " une âme saine dans un corps sain "), l'on n'a cessé de nous parler de la noblesse du sport et de nous vanter toutes ses vertus : esprit d'équipe, sens de l'effort, santé et beauté plastique du corps. Mais nous ne devons pas perdre de vue pour autant que lorsque la part accordée au sport est trop mise en valeur et exhaltée, que l'on en fait l'apologie, que nous pouvons être parfois en présence d'idéologies devenues fort dangereuses et menaçantes pour l'humanité entière. Et l'histoire est suffisamment parlante à ce sujet.

  C'est ce que l'écrivain Georges Pérec, dans son roman W ou l'enfant, s'attachera d'ailleurs à nous démontrer remarquablement au travers d'un double discours dichotomique : Les habitants de W semblent unis par l'idéal olympique, idéal aux valeurs nobles, bénéfiques pour l'humanité. Ainsi, l'île décrite par Perec présente-t-elle toutes les caractéristiques de l'utopie : il s'agit d'une île parfaite où vit une société autre que la nôtre, animée par un idéal. Cependant, cette opinion se dégrade petit à petit, au fil de la lecture ; l'idéal olympique commence à se désagréger : la victoire est maîtresse (on sélectionne les athlètes selon leurs capacités à la victoire, et cela uniquement sur des critères morphologiques) et la population de W trouve du divertissement dans sa propre humiliation lors des épreuves particulièrement cruelles du pentathlon et du décathlon. La suite de la description de cette organisation interne accentue la cruauté déjà mise en évidence : on découvre que les athlètes sont obsédés par la victoire car elle est une condition de leur survie, ils sont mal nourris, ne portent pas de noms, sont humiliés, blessés, maltraités voire tués. La loi n'apparaît plus comme impeccable mais presque inexistante. La discrimination et l'arbitraire prédominent. Les « Atlantiades », compétition sexuelle au terme de laquelle les meilleurs posséderont des femmes, sont le reflet d'une animalité et d'une humiliation des athlètes. Les femmes et les enfants sont tenus à l'écart des athlètes. Le lecteur s'aperçoit enfin que W n'est pas l'île idéale qu'il imaginait mais au contraire un lieu atroce, inhumain, absurde — qui fait écho aux camps de la mort — une contre-utopie monstrueuse. Un tel récit, mis en parallèle avec l'autobiographie de l'auteur, a un rôle essentiel. Permettre, à travers la fiction, de mettre des mots sur l'indicible : l'absence des parents, l'absurdité des raisons qui les lui ont arrachés. Chacune des caractéristiques communes à l'utopie et à la schizophrénie trouve un écho dans la description de W. Et le choix d'une île pour implanter sa contre-utopie a une signification particulière : l'isolement au sein d'une île serait aussi pour Perec, qui nous exprimait dès le début sa colère face à l'Histoire qui lui a volé ses parents,  le moyen utilisé pour retrouver d'une certaine façon sa mère et son enfance.


 

                                          L'éloge du sport


 

                                 Les coureurs de relais

 


Tous quatre lancés comme une seule arme, comme une seule bête, comme une seule barque,

Le plus grand à la poupe et le plus petit qui est en avant,

Et moi engrené au milieu, moi organe de ce corps vivant,

Et tous portant les mêmes couleurs, et tous marqués de la même marque,

Et tellement dans le couloir l’un de l’autre que nous sommes trois qui ne sentons pas le vent,

Nous entrons à petites foulées piaffantes en nous tenant par les épaules.

Quatre et nous sommes un seul. La parfaite solidarité.

Un grand accord humain, si juste qu’il donne envie de chanter.

Chacun de nous sur le corps des trois autres exerce un droit de contrôle.

Sur mes mollets, parce qu’ils sont tiens, je te reconnais un droit.

Tes muscles, tes nerfs, ta tête, cela me regarde parce qu’ils sont à moi.

Si tu coupes le fil d’émeraude, ce sont quatre qui gagnent pas un.

Estime égale pour le moins vite et pour celui qui va le mieux.

Allons, prenons nos postes. Au revoir, petit vieux ! au revoir, petit vieux !

Vents, ne soufflez pas de face quand il sera dans la ligne d’arrivée.

Je les vois, isolés, perdus, sur trois points cardinaux du terrain.

J’ai peur pour eux et non pour moi. C’est pour eux que je suis éprouvé.

Comme ils sont à part de tous les autres et tellement plus ! comme ils sont miens !

 

                   Les Olympiques (1924), Henry de Montherlant

 


 

" Le stade n'est que silence et solitude. Les réflecteurs s'éteignent un à un. Les vitres des vestiaires s'éteignent, toutes ensemble. Quelque chose s'éteint. Il n'y a plus qu'un garçon, là-bas, qui lance le disque dans la nuit descendue. La lune monte. Il est seul. Il est la seule chose claire sur le terrain. Il est seul. Il fait pour lui seul sa musique pure et perdue, son effort qui ne sert à rien, sa beauté qui mourra demain. Il lance le disque vers le disque lunaire, comme pour un rite très ancien,officiant de la Déesse Mère, enfant de choeur de l'étendue. Seul,  tellement seul,  là-bas. Il fait sa prière pure et perdue. "


                                Les Olympiques (1924), Henry de Montherlant

 

 

          Les sauteurs de haies

 

 

Ils abordent la haie à toute allure,

Ils la franchissent dans la foulée.

Elle n'est pas sautée mais annulée :

elle s'est trouvée sous l'enfourchure...

 

Il n'y a pas de temps d'arrêt,

on fait trois pas entre les haies.

 

Droite est la jambe pour attaquer.

Le corps effleure le bois à peine.

L'autre jambe se laisse emporter.

Nonchalante, elle a effacé

sous elle la hauteur vaine...

Douceur parfaite ! o volupté

de voir comme elle est molle et traîne

au haut de sa rapidité !

 

Ils passent ! La ligne est passée !

Aux doigts, l'azur du fil de laine.

 

Elle expire, la vague humaine

 

Ils coulent sur leur lancée.

 

 

 

                     Les Olympiques, (1924), Henry de Montherlant 

 



 

  

 

 

                        Scène de patinage, 1613, Brueghel le Jeune

 

 

 

 

                        Patineurs, 1615, Hendrick Avercamp

 


 

 

      Il patinait merveilleusement,
    S’élançant, qu’impétueusement !
    Arrivant si joliment vraiment.
     
    Fin comme une grande jeune fille,
    Brillant, vif et fort, telle une aiguille,
    La souplesse, l’élan d’une anguille.
     
    Des jeux d’optique prestigieux,
    Un tourment délicieux des yeux,
    Un éclair qui serait gracieux.
     
    Parfois il restait comme invisible,
    Vitesse en route vers une cible
    Si lointaine, elle-même invisible..

     
    Invisible de même aujourd’hui.
    Que sera-t-il advenu de lui ?
    Que sera-t-il advenu de lui ? 

 

                        Amour, 1888, Paul Verlaine

 

 

 

 

 

                      Jean-Baptiste VALADIE - Allongée

 

                          Golfeur au polo blanc, Victor Spahn

 

 

 

                       Fernand LEGER - Le cycliste

 

                                   Le cycliste, Fernand Léger

 

 




                      Paul AMBILLE - Golfeur

 

                                   Golfeur, Paul Ambille

 

 

 

 

 

                                      Une vive critique du sport

 

Mais écoutons à présent les propos de Jean Giono sur le sport, propos que je partage d'ailleurs entièrement :

 

 " Je suis contre. Je suis contre parce qu'il y a un ministre des sports et qu'il n'y a pas un ministre du bonheur. On n'a pas fini de m'entendre parler du bonheur, qui est le seul but raisonnablede l'existence.

Quant au sport, qui a besoin d'un ministre ( pour un tas de raisons d'ailleurs qui n'ont rien à voir avec le sport ), voilà ce qui se passe : quarante mille personnes s'assoient sur les gradins d'un stade et vingt-deux types tapent du pied dans un ballon. Ajoutons, suivant les régions, un demi-million de gens qui jouent au concours des pronostics ou au Totocalcio et vous avez ce qu'on appelle le sport.

C'est un spectacle, un jeu, une profession. Il y a les professionnels et les amateurs. Professionnels et amateurs ne sont jamais que vingt-deux au maximum ; les sportifs qui sont assis sur les gradins, avec des saucissons, des canettes de bière, des banderoles, des porte-voix et des nerfs sont quarante, cinquante ou cent mille. On rêve de stades de un million de places dans un pays où il manque cent mille lits dans les hôpitaux et vous parier, à coup sûr, que le stade finira par être construit et que les malades continueront à être soignés comme il faut, par manque de place.

Le sport est sacré ; or, c'est la plus belle escroquerie des temps modernes. Il n'est pas vrai que ce soit la santé, il n'est pas vrai que ce soit la beauté, il n'est pas vrai quece soit la vertu, il n'est pas pas vrai que ce soit l'équilibre, il n'est pas vrai que ce soit le signe de la civilisation, de la race forte ou de quoi que ce soit d'honorable et de logique. 

Entrons dans le détail.

Je suis parti à la guerre de 14 avec une poitrine étroite, des membres grêles, le teint blême, l'haleine courte, bref tout le contraire du sportif. (...) J'ai couché dans la glace,le gel, la boue, la flotte, la merde. J'ai cour de tous les côtés sous les obus et les balles des mitrailleuses et couru dans cet étrange accoutrement que constituaient la capote en drap ( hiver comme été ), le harnachement de ceinturons, le fourreau de la baïonnette battant les jambes, les cartouchières plaquées sur les côtes, le sac sur le dos, avec un barda, musette et bidon, de quinze kilos, plus les grenades et les cartouches. (...) J'ai mangé du pain dont la mie était un bloc de glace. J'ai croqué du vin gelé, pendant l'hiver de 17. On m'a ingurgité de force de la gnole à l'éther, tous les jours de Verdun. J'ai marché à pied, chargé comme une bourrique, de Belfort à Dunkerque, de Santerre aus Eparges et une fois, en une seule étape, de Gonesse à Vic-sur-Aisne : quatre vingt dix-huit kilomètres. J'ai fait tout ça, gallardement, aisément, sans me forcer, avec ma poitrine étroite, mes membres grêles, mon teint blême, mon haleine courte, sans un jour de maladie et pendant cinq ans...

A une époque où on ne faisait pas de sport, on montait au Mont-Blanc par des voies non frayées, en chapeau gibus et bottines à boutons. Les grandes expéditions de sportifs qui vont soit-disant conquérir les Everest ne s'élèveraient pas plus haut que la Tour Eiffel, s'ils n'étaient aidés et presque portés par les " indigènes du pays " qui ne sont pas du tout des sportifs. Quand Jazy court, en France, en Belgique, en Suède, en U.R.S.S., où vous voudrez, n'importe où, si ça lui fait plaisir de courir, pourquoi pas ?

S'il est agréable à cent mille ou deux cent mille personnes de le regarder courir, pourquoi pas ? Mais qu'on n'en fasse pas une église, car qu'est-ce que c'est ? C'est un homme qui court. Et qu'est-ce que ça prouve ? Absolument rien.

Quand un tel arrive premier en haut de l'Aubisque, est-ce que ça a changé grand chose à la marche du monde ? Que certains soient friands de ce spectacle, encore une fois, pourquoi pas ? Ca ne me gêne pas. Ce qui me gêne, c'est quand vous me dites qu'il faut que nous arrivions tous premiers en haut de l'Aubisque, sous peine de perdre notre rang dans la hiérarchie des nations. Ce qui me gêne, c'est quand, pour atteindre soi-disant ce but ridicule,  nous négligeons le véritable travail de l'homme. (...)

Quoi de plus triste, quoi de plus pauvre que le paysage proposé par la pelouse d'un stade disons, par exemple, à l'heure de l'entraînement ;car, j'imagine que travaillés par toute la littérature qu'on a déversée sur le sport ( comme sur la Corrida ) vous croyez, dur comme fer, à l'ascése de l'athlète et que ce qui compte pour vous, c'est l'instant solennel où l'homme " cherche à se dépasser " et non celui où il parade devant cent mille spectateurs.

Je dis bien : paysage pauvre, une sorte d'algèbre squelettique. Ecoutons parler un sportif familier de cette algèbre, c'est à fuir ! C'est pire qu'à fuir. C'est à en avoir une boule d'angoisse dans la gorge. C'est à se demander où on va ! C'est même à se dire s'il vaut mieux mourir avant d'y arriver !

Or, il est de fait qu'on y pousse, avec les bénédictions des pouvoirs publics, avec les fanfares de la R.T.F. au grand complet, avec des crédits qui seraient mieux employés ailleurs. Nous n'avons pas de collèges ; nous n'avons pas de lycées; nous n'avons pas de facultés modernes de Dakar ; nos bibliothèques sont moyenâgeuses ; nos classes primaires sont installées dans des wagons de rebut de la S.N.C.F.. Nous manquons de professeurs, d'instituteurs ; le régime de nos internes des hôpitaux relève de la " Case de l'oncle Tom " et nous sommes prêts à dépenser des milliards pour de prochains jeux olympiques !

J'étais précisément à Rome pour les derniers. Les Romains avaient fait pour ces jeux un véritable travail de romain ; autoroutes à six pistes sur plus de centkilomètres en rond autour de la capitale ; tunnels à travers les montagnes; d'autres montagnes culbutées cul par-dessus tête au bulldozer ; palais des mille et une nuits pour abritet les matches de boxe. Enfin, stades ellipsoïdes de je ne sais combien de centaines de milliers de places pour l'athlétisme,le cyclisme, le football, sans compter les piscines pour la nage, les lacs aménagés pour les régates, etc. "

                                   

                                           Les Terrasses de l'ile d'Elbe, Jean Giono 

 

Note :

- totocalcio : nom donné en Italie au loto sportif.

 

 

 

                    Fichier:Discobolus Lancelotti Massimo.jpg

 

                                    Discobole, Lancelotti


 

Au tour du ballon rond à présent et rien qu'autour de lui :

 

 

 Ce sport d'équipe et de contact offre un éventail de propriétés athlétiques, dramatiques et esthétiques qui se prêtent tout particulièrement à la spectacularisation et aux symbolisations les plus diverses. Si l'on entre aussi volontiers dans cette histoire de ballon, de pieds, de torse et de tête, c'est que le match, à l'instar des grands genres, fait éprouver, en quatre-vingt-dix minutes, toute la gamme des émotions que l'on peut ressentir dans le temps long et distendu d'une vie : la joie, la souffrance, la haine, l'angoisse, l'admiration, le sentiment d'injustice... On retrouve ici " la bonne dimension " qui, selon Aristote, modèle la tragédie, c'est-à-dire " celle qui comprend tous les évènements qui font passer les personnages du malheur au bonheur ou du bonheur au malheur. "


 

" Passions pour " la bagatelle la plus importante du monde " : le football ", Passions ordinaires, Extrait, Christian Bromberger

 

 

 

 

 


Par Les exquis mots d'ici et d'ailleurs - Publié dans : Peinture, musique, sculpture...
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